Au pied de la tour d'Ivoire

L'un des grands problèmes de l'intelligentsia universitaire en France vient de la distance entre les producteurs de savoir et ses récepteurs. Ce constat paraîtra probablement banal à mon lecteur, et ce pour trois raisons :

1°) C'est un problème universel, qui dépasse largement le cadre français. La difficulté à transmettre le savoir des sciences dites exactes, exigeant une certaine familiarité, a soulevé depuis le XVIIIe siècle au moins un grand courant de vulgarisation. La difficulté à transmettre le savoir des sciences humaines ne se pose pas moins, mais affronte souvent plus directement une question de niveau culturel et social.
2°) C'est un problème souvent soulevé en France, notamment par les intellectuels eux mêmes, avec plusieurs griefs récurrents ; en histoire (par exemple), on citera toujours l'époque dorée où Montaillou se vendait comme un best-seller; ailleurs, on dénigrera les intellectuels médiatiques et susceptibles de s'acoquiner au grand diable télévisuel, etc. Mais mon sentiment personnel est que nous avons de meilleurs vulgarisateurs dans les humanités (je pense, par exemple, à un Vernant ou un Hadot) que dans les sciences "pures" (tels des Stephen Hawking ou Richard Dawkins).
3°) C'est un problème auquel l'internaute moyen, et le lecteur de blog, est facilitement sensibilisé, dans la mesure où il cherche via les blogs une autre forme d'accès à des discours ayant pourtant une prétention ni tout à fait scientifique, ni tout à fait journalistique.

Je ne suis pas à même de juger l'incapacité informatique du gouvernement et de notre classe politique. Mais j'ai été à même de voir à quel point il est difficile d'amener les intellectuels, et parmi eux, des individus dont j'admire profondément l'intelligence, à avoir une vision apaisée d'internet et de la blogosphère.
Il est frappant de constater le décalage qui peut exister entre, d'un côté, l'incroyable Berkeley Blog, et de l'autre, mettons, Telos. Le refus de Zaki Laïdi de jouer les règles du blog, souvent commenté par Versac, contraste de façon frappante avec le premier site. On me dira : vous comparez un site institutionnel à une "agence intellectuelle" (terme grotesque qu'emploi Telos pour se définir ; comme si placer l'idée d'agent et l'idée d'intellectuel dans la même séquence sémantique suffisait à tracer l'incroyable quadrature du cercle qui résoudrait le dilemme de l'action et des intellectuels ; il y a des moments où il vaut mieux être besogneux qu'avoir le sens de la formule). Soyons sérieux : Telos est dans un réseau gravitant autour de Sciences-Po et de quelques grandes universités et centres de recherches européens, la différence avec une institution n'est pas considérable, surtout quand on considère la taille de Berkeley. 

Dès la première page du Berkeley blog, au milieu des articles des auteurs, on trouve un commentaire d'un lecteur mis en avant. Le style n'est pas toujours très académique, même s'il est fréquent de trouver une bibliographie en fin de billets ; bref, on ne renonce pas pour autant à l'éthique universitaire. Surtout, un espace particulier se crée : ce n'est pas exactement une salle de classe, on échappe aux codes de l'article en page "débats" d'un grand quotidien ; en réalité, il semble que bien souvent le blog offre, notamment aux spécialiste des sciences humaines, une occasion de présenter une réflexion intime sans être pour autant être exhibitionniste ou égocentré, et sans les enjeux d'une publication scientifique. Nier qu'un tel espace soit utile, agréable pour l'auteur comme pour le lecteur, et important pour que les réflexions du monde universitaire affectent le monde - et réagissent à ce monde - me paraît une erreur considérable.

Espérons donc que le Berkeley Blog soit imité et plagié sans vergogne. A quand le "CNRS blog" ?

Quousque tandem abutere, Sarkoze, patientia nostra?

(C'est à dire, pour ceux qui ont séché le latin et la culture classique : Jusqu'à quand, ô Sarkozy, abuseras-tu donc de notre patience ?)

J'ai toujours adoré l'histoire de Catilina - j'avoue, en grande partie, parce que c'est une histoire de femmes, depuis la vestale corrompue par Lucius Sergius Catilina, jusqu'à la découverte du complot via la maîtresse d'un des conspirateurs. Et j'ai toujours eu la plus profonde horreur pour Cicéron, cette espèce de moraliste pâle et pédant, qui a probablement du articuler les premiers mots de son réquisitoire avec l'accent grec maniéré qu'il était de bon ton d'avoir à l'époque. 

Fort heureusement, nous ne sommes ni la République de Star Wars, ni celle de Rome, et, dormez tranquilles braves gens !, il n'y a nulle menace sur la démocratie ou l'état de droit dans ce pays. Simplement les rodomontades et effets de manches habituels du président de la République, à qui les médias - et les intellectuels - auraient pu répondre posément en soulignant, par quelques enquêtes, l'inefficacité spectaculaire de la politique sécuritaire. On pourrait aussi mettre en avant les cas réussis d'intégration, montrer ce que l'immigration apporte à ce pays, que sais-je ? Mais on répond à l'hystérie par l'hystérie et on combat le feu avec des lances à huiles, et c'est à qui parlera le plus haut - un jeu dont sortiraient vainqueurs aussi bien les "racailles" que le président qui les aime tant.

Oui, on peut aussi donner dans le plaisir de l'autopsie ; mais ce n'est pas la mort des droits de l'homme, de la gravitas ou de la République qui paraît intéressante ici, mais bien plus le spectacle donné par les contempteurs de l'Etat au moment où ils affrontent les conséquences de leurs principes.

Il est compréhensible, et sans doute nécessaire, que dans l'ordre économique, une entreprise licencie ceux qui l'empêchent d'accomplir au mieux sa mission. On peut être plus ou moins cynique dans ce processus, mais, dans l'ensemble, il est difficile de ne pas admettre que l'ordre économique soit autre que celui d'une sphère où les entrées et sorties sont nombreuses. Cela peut, à la rigueur, être accepté si on considère les services publics ; notion redoutable, pourtant, puisque le service public n'est pas uniquement service rendu aux individus, mais service rendu à la chose publique, et en ce sens, n'entre plus entièrement dans l'ordre économique. Mais admettons le encore.

Dans l'ordre politique pur, toutefois, il n'en va pas comme dans l'ordre économique. On ne saurait dire : "Nous échouons à vous faire rentrer dans la Cité pleinement ; nous ne parvenons pas à vous faire quitter la criminalité ; nous n'avons plus les moyens de faire respecter l'ordre, fut-ce par la pure violence ; nous risquons de perdre notre monopole sur la légitimité de la violence ; aussi, nous sommes au regret de devoir vous licencier de la nation." Quelques ultra-libéraux, ou plus exactement libertaires, souhaitent, par une impéritie suprême, la disparition même des pouvoirs régaliens. Ceux là ne sont pas, me semble-t-il, une majorité, et s'ils peuvent parfaitement exprimer leurs opinions, celle-ci ne devrait pas tenir lieu de ligne politique. Les libéraux, qui défendent un désengagement de l'Etat dans certaines de ses missions, ne doivent pas le laisser abandonner certaines sphères ; ce serait perdre tout de l'équilibre qu'ils tentent de construire.

Depuis le début de la présidence de Nicolas Sarkozy, je suis effondré de constater deux choses : son manque absolu de considération pour la chose publique ; sa volonté paradoxale de dépouiller l'Etat, non de le réformer, en dépit de ses discours. De cela je déduisais qu'il était tout sauf un libéral.

Il n'est nul besoin d'apprécier ou même d'aimer l'Etat. En bon libéral, je ne nourris pas de ferveur à son égard. Mais il faudrait se garder d'une illusion : les institutions géantes, avec tous les dangers qu'elles présentent, fleuriront d'une façon ou d'une autre. Notre intérêt est de limiter leur nombre et de contrôler leur fonctionnement. La défense de l'individu, de ses droits comme de ses intérêts, passe par l'existence de l'Etat comme institution contre les institutions ; le plus froid des monstres froids, disait Hobbes ; un monstre destiné à détruire ou impressionner les autres monstres. Une arme, rien qu'une arme, mais une arme. Le discours de Nicolas Sarkozy est un discours qui revient à rengainer cette arme : l'Etat reconnaît son impuissance à gérer un problème et décide de l'exclure de ses devoirs. 

Faire passer pour de la sévérité l'impuissance la plus totale montre bien, d'une part, que ceux les auteurs de cette escroquerie sont prêt à toutes les bouffonneries pour n'être pas responsables ; d'autre part, que ceux qui écoutent et prêtent attention à ce discours, sous couvert de nationalisme, ont une idée bien petite des moyens de la nation. On s'en doute, je n'invite nullement à gracier et couvrir de lauriers les tueur de policiers ; mais, d'accord pour une fois avec Cicéron, je reconnais que : 

Sed si quis metus invidiæ est, num invidia severitatis ac fortitudinis est pertimescenda vehementius quam inertiæ ac nequitiæ ?

C'est à dire, plus ou moins, "Mais si tu redoutes la haine, n'est-elle pas plus à craindre lorsqu'elle naît de la lâcheté et l'inertie que lorsqu'elle provient du courage et de la force ?

On reconnaît au président un talent politicien, celui de savoir haranguer les foules. Mon élitisme profond me fait préférer ceux qui savent parler aux foules parce qu'ils pensent mieux qu'elles à ceux qui y parviennent parce qu'ils les imitent.

Dwarf Fortress, de la futilité en jeux vidéo

Beaucoup, beaucoup de choses ont déjà été écrites sur Dwarf Fortress, et pourtant il y a quelques chances pour que le lecteur, fut-il un hardcore gamer qui le revendique haut et fort, ignore jusqu'à l'existence de ce jeu extraordinaire. Lacune à corriger dans les plus brefs délais. Ceux qui le connaissent peuvent sauter mes premiers paragraphes de présentation. Ceux qui n'ont pas envie d'y jouer et ne s'intéressent pas aux jeux vidéos peuvent également passer directement à la deuxième partie de ce billet, avec ce résumé très bref : Dwarf Fortress est au jeu vidéo de gestion ce qu'Evelyn Waugh est à la littérature. (Le lecteur qui ne s'intéresse ni aux jeux vidéos, ni à Evelyn Waugh, est invité à revenir plus tard - et à lire Scoop sans plus tarder, ça le déridera un peu).

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Netbeans et java.util.MissingResourceException de type Can't find resource for bundle

Un problème de ce type vous frappe ? Ne vous inquiétez pas, j'ai la solution. Mais d'abord, une réflexion personnelle.

Le problème du Java, c'est que toute l'aide que vous pourrez trouver sur la question sera écrite elle-même en Java.
En d'autres termes, si vous voulez comprendre quoi que ce soit à Java, vous devez vous farcir toute la terminologie et la philosophie du truc. Certes, c'est parce que c'est un système globalement cohérent - et quand on y réfléchit, on apprend d'un coup un framework et un langage, une fois que c'est fait, c'est fait. Mais, il faut bien le reconnaître, ça ne simplifie pas vraiment les choses. Et c'est un peu agaçant. Un langage, même un langage de programmation, est fait pour communiquer. Tout obstacle à une bonne communication devrait être banni. Ca tuerait les gens qui écrivent sur la question de s'exprimer un tant soit peu plus clairement et un peu moins en jargonnant ?

Ceci étant, mettons donc que vous programmiez en Java (ce qui est, il faut bien l'avouer, parfois très agréable). Mettons que vous programmiez avec Netbeans, un IDE extrêmement bien fait mais quelque peu touffu. Mettons que, par paresse ou parce que vous êtes pressé, vous employiez les modules de créations graphiques qui vous permettent de désigner tout ou partie d'une interface graphique sans avoir à taper une ligne de code pour pouvoir disposer vos composants. 
Vous avez créé votre classe, vous en êtes tout content, vous voulez la tester et là, paf !, votre IDE bien aimé vous arrête et vous annonce une java.util.MissingResourceException à laquelle vous ne comprenez rien, sinon qu'il s'agit d'un problème de Bundle.

A partir de là, première question du néophyte éventuel : qu'est-ce qu'un bundle ? Il s'agit tout simplement d'une manière d'externaliser les données susceptible de changer selon les pays (essentiellement des chaînes de caractères). Ainsi, votre joli bouton avec marqué dessus "Lancer la fusée" deviendra "Launch the rocket" en anglais si vous avez un bundle spécial pour vos clients anglophones. 
Bon, mettons que vous sachiez ce qu'est un bundle, vous n'en avez rien à faire, ce que vous voulez, c'est que ça marche. Et là vous allez perdre votre temps sur google, à moins qu'il n'ait bien voulu rediriger sur ce billet puisque je vais vous donner la solution (elle est très simple). Attention, ce que je vais dire suppose que vous avez une version de Netbeans supérieur à la 6.7, puisque j'ai cru comprendre que les versions précédentes avaient de vrais problèmes avec la gestion des bundle, et le mieux à faire, dans ce cas, est d'opérer une simple montée de version.
Le problème est, au fond, un de ces problèmes exaspérant et annexe, une histoire de liage des ressources. N'allez pas vous rendre malheureux en cherchant à tout faire à la main, vous perdriez votre temps pour rien. Netbeans est bien fait, mais il est parfois un peu bête, et sa façon de gérer les dépendances et relations dans votre projet est parfois assez cryptique. Mais il vaut mieux lui laisser la main. La solution : appuyez sur F11, et rebuilder votre projet. Il va gentiment faire les associations manquantes pour vous, et votre erreur de MissingResource disparaîtra.

Alors oui, c'est complètement idiot, et vous venez, comme moi, de perdre une heure là-dessus. Ne nous énervons pas, la vie est belle et le problème est résolu.

Pour faire plaisir à Celui

package freedom.liberte.cherie;

import org.symboles.idiots.SymbolesIdiots;
import Java.awt.Color;
import Java.utils.Calendar;

public class DrapeauNational extends SymbolesIdiot implements Outrages {
vector<Color>couleurs;

public Drapeau(vector<Color>pCouleurs) {
couleurs = pCouleurs;
}

public AgiterFrenetiquement(Calendar daDate) {

bool bonMoment = (daDate.get(Calendar.MONTH) == Calendar.JULY) && (daDate.get(Calendar.DAY) == 14);
if bonMoment()
{
System.out.println("J'agite frénétiquement mon drapeau");
}
}

@Override
protected void Outrager() {
System.out.println("Le drapeau national, c'est nul.");
int random = (int)Math.random()*couleurs.size();
System.out.println("Et puis en plus, j'aime pas le " + couleurs.elementAt(random).toString()); // Houlà, pas sûr que ça marche, ça
}

}
 
Voilà, l'humour geek est fini, vous pouvez revenir.

Ah, le charme du local...

Citation de Wikipedia tirée de l'article Extreme Programming en français (qui apparemment ne se traduit donc pas par "Programmation Extrême") :

Rythme soutenable. L'équipe ne fait pas d'heures supplémentaires. Si le cas se présente, il faut revoir le planning. Un développeur fatigué travaille mal. En effet le programmeur ne doit pas dépasser 35 heures de travail par semaine (formations inclues) car le dépassement de ce taux peut engendrer des problèmes ce qui influe sur la qualité du développement.

Sustainable paceThe concept is that programmers or software developers should not work more than 40 hour weeks, and if there is overtime one week, that the next week should not include more overtime. [...]
Also, included in this concept is that people perform best and most creatively if they are rested.

Soit dit en passant, ça a l'air très intéressant comme concept, l'Extreme Programming. Un de mes lecteurs sait-il si ça se pratique en France, et si oui, où ? 
Et si quelqu'un l'a déjà pratiqué, est-ce une vaste connerie comme tant d'autres méthodologie, ou bien est-ce sérieux ?

CDP, EDF et autres RAS

Je l'avoue, je ne suis pas un fanatique de football. Je n'ai rien contre, notez. D'ailleurs, je regarde la coupe du monde - et pour tout vous dire, j'ai bien du mérite, parce que franchement, pour le moment, je n'ai pas vu grand chose. En fait, il y a une chose qui me fascine vraiment avec le football ; il entre dans la catégorie des activités nécessairement futiles, mais qui rendent les gens fous.

Non, non, ne niez pas. Les gens deviennent bizarre pendant les coupes du monde. Cela fait partie du charme, il faut bien en convenir. Prenez ma timeline twitter. Elle est remplie de gens très sérieux. Souvent, j'ai des hashtags du genre #QDC, #UMP ou #HADOPI. Maintenant, je n'ai plus que des #CDM et #EDF (et, je l'avoue, il m'a fallu un peu de temps avant de comprendre qu'il s'agissait de "l'Equipe de France" et non des types qui relèvent les compteurs régulièrement). 

Témoin de la folie collective, ce billet sur le blog sport du Monde. Et, bien sûr, les commentaires qui s'ensuivent. Déjà, ce que je ne comprends pas tellement avec le sport, c'est pourquoi tout le monde est expert en la matière. Franchement, j'ai déjà eu assez de mal comme ça à comprendre les règles du hors-jeu, vous pensez bien que je n'ai aucune idée de qui doit remplacer qui. Mais soit je suis un crétin, soit c'est l'un des rares domaines dans lesquelles je suis capable d'humilité. Le bon sens footballistique semble être la chose du monde la mieux partagée. Bon, là, comme ça, au feeling, je me dis bien que mettre un seul attaquant français contre quatre attaquants mexicains, c'est une drôle d'idée, mais après tout, j'imagine que Domenech doit un peu connaître son métier. En fait, c'est même fascinant à quel point les coaches suscitent l'hostilité. 

Donc, bon, pour les gens qui, comme moi, estiment que le sport est un divertissement, il est difficile de comprendre les gens qui s'emportent comme ces commentateurs (je tiens à épargner mon lecteur; qu'il aille lire de lui-même les âneries qui peuvent s'écrire sous le billet pré-cité si le coeur lui en dit), ou Jules qui utilise sa puissance intellectuelle pour analyser les propos de comptoirs dans son dernier billet.

Pourquoi être obsédé à tout prix par l'idée que notre équipe représente notre société ou les hauts et bas de notre histoire ?

Graphique_brsil_-_commerce_du_

Prenez ce graphique modifié en deux secondes sous paint. Les carrés oranges indiquent les années où le Brésil a gagné la coupe du monde (il manque 1958, hors du schéma que j'ai pu récupérer). Le trait rouge la longue période pendant laquelle le Brésil n'a plus gagné. Est-ce que vous voyez le moindre lien entre l'évolution du PIB et les résultats ? Je sais, je sais, le PIB n'est pas le seul indicateur possible de l'état d'une société. Mais vous remarquerez que s'il n'est pas évident qu'une victoire entraîne une hausse du PIB, rien n'indique que la victoire est liée au PIB antérieur. 

Ok, c'est un pays, des stats faites à la va vite, je ne prends que la victoire en finale et pas l'ensemble des résultats, et je ne suis pas économiste. Prenons la politique alors : les deux points violets indiquent la période de la dictature. Cela n'a pas empêché le Brésil d'être champion du monde en 70. En 1992 (premier point rouge), le scandale politique Collor de Mello n'empêche pas, deux ans plus tard, la victoire de 1994 ; l'année suivante, la dette publique Brésilienne atteint son sommet (deuxième point rouge). 

L'Angleterre est championne du monde pour la première et espérons-le, la seule fois de son histoire, en 1966. Pas franchement l'époque la plus géniale de l'histoire anglaise. La majorité Wilson tient à peine le coup, et en 1967, on assiste à une dévaluation de la Livre, chose à laquelle les anglais se livrent avec réticence. Les années Blair auraient été une bien meilleure période.
Par ailleurs, la France de 1998 n'est pas si éloignée de celle de 2002 qui va connaître les résultats électoraux désastreux que l'on sait.
Je milite pour que Gapminder ajoute donc les performances sportives à ses statistiques pour qu'on puisse déterminer une bonne fois pour toute s'il y a un lien quelconque.

D'accord, Jules a raison : l'imaginaire et les représentations sociales joue. Mais pourquoi diable l'imaginaire social va-t-il se loger dans le foot ? Voilà ce que j'aimerais bien savoir. Pour ma part, je n'ai pas l'impression d'être représenté par l'équipe nationale, et je n'attend pas du tout qu'elle me représente ! Je n'ai pas voté pour eux, je n'aurais aucune idée pour qui voter si on me le demandait. Je me contente d'être très heureux quand ils jouent bien et qu'ils gagnent. Et je suis déjà très satisfait qu'on trouve 22 types prêts à ne faire que ça, même si ça signifie qu'on doit les traiter régulièrement de tous les noms (idem pour le sélectionneur) dès qu'ils ratent ou qu'ils ne sont pas très bons. L'idéal, c'est qu'on en trouve 22 sans qu'il faille les payer des millions, mais on ne peut pas tout avoir.

D'ailleurs, je suis juste content de voir des gens qui jouent bien. La fougue des mexicains, c'était très sympa. Est-ce que c'est si grave que ça qu'il faille perdre pour donner à cette équipe suffisament d'énergie pour atteindre son plein potentiel ? Faut-il en déduire que notre pays est foutu ? Faut-il que j'aille chercher une comparaison entre le PIB (ou même la politique) français et l'équivalent mexicain pour convaincre mon lecteur ?

Tant que les Anglais ne gagnent pas, pourquoi s'énerver ?

Le cynisme au secours de la faculté de juger

En rentrant, je retrouve ma timeline twitter envahie par une fusillade entre pro-israéliens et pro-palestiniens. Devant une telle guerre des tranchées, je lance, un peu par provocation : 

Pourquoi être modérés ? N'ai-je pas le droit d'écraser de mon mépris et de mon indignation les deux camps à la fois ?

Aymeric me répond :

 J'envie ta clarté d'esprit. Moi, à gros traits, et même si je penche du côté israélien, je vois que chaque camp a ses raisons et que chacune de leurs actions semble être la pire et rend la situation encore plus insoluble et tragique. Plus de tristesse que de mépris donc. 

Je me défend donc :

 Non. Marre de la tristesse, marre d'essayer de comprendre. De la prétention des deux camps à articuler un discours moral.  Ce n'est pas de la clarté d'esprit, c'est la condition de la santé mentale et de la sauvegarde de la faculté de juger.

Ce à quoi Aymeric fait cette juste réponse (et après, promis, j'ai fini de transformer mon blog en retweet zone) :

 La condamnation préalable (et bilatérale) est donc le prérequis de la capacité à juger. Euh...

Réponse juste, en apparence, mais, je prend le parie, inexacte.  
Maintenant, avant de lire les propositions potentiellement discutables qui vont suivre, merci de prendre en considérations trois choses :
1°) C'est pas mon jour;
2°) J'en ai ma claque du cycle de l'actualité israélo-palestinienne;
3°) Je suis sanglant sur la modération des commentaires sur la question, des deux côtés du conflit. Si vous voulez répondre, et vous y êtes bien sûr invités, vous répondez sur ce billet. Votre opinion sur ce conflit ne m'intéresse pas (et tout ce billet est là pour l'expliquer), donc elle sera supprimée systématiquement si vous l'exprimez. Tout lien vers une vidéo, une photo, un article, s'il concerne les événements récents, sera supprimé à moins de répondre directement aux arguments exprimés ici. 
Caveat lector, et surtout commentator, donc, et qui m'aime me lise.

La guerre entre Israël et ses voisins, et plus particulièrement, avec la population palestinienne, est un problème moral insoluble pour l'observateur européen. Je refuse d'embrasser une politique israélienne faite de duplicité, de colonisation, de récupération des frontières, de racisme latent à l'égard des arabes, de violation du droit international. Je refuse tout autant à épouser envers et contre tout une cause palestinienne faite de double-discours, de terrorisme, de jusqu'au-boutisme, d'antisémitisme, d'attaques des innocents.
Je ne nie aucunement le fait qu'il y a des tas d'israéliens et de palestiniens qui sont de braves gens qui se retrouvent en plein milieu d'un engrenage épouvantable. Je ne nie aucunement qu'il y a de chaque côté des bonnes volonté, de l'héroïsme, du courage. 
Je pense simplement que, du point de vue qui doit être le nôtre, c'est à dire celui des européens, il y a trois options :
- Se désengager et compter les points. Moralement intenable.
- Accompagner le dialogue et reconstruire. L'expérience montre que c'est impossible et que ça ne marche pas.
- Envahir toute la région et attiser la haine collective contre nous, comme ça on finira bien par ressouder tout le monde. Moralement intenable, et un seul Irak me suffit.

Partant de là, nous sommes devant un faux problème. Or, toute l'énergie consacrée à ce faux problème, nonobstant la noblesse de l'action humanitaire, est vaine.
La crise est là. Nous peinons à sauver des emplois. Nous sommes dans un état d'inégalité inquiétant, dans nos propres démocraties libérales occidentales, et, à bien plus vaste échelle, entre pays riches et pays pauvres. Les modérés souffrent, en ce moment, d'avoir à tenir entre des gens indéfendables au pouvoir et des gens indéfendables qui veulent renverser ou qui contestent, avec les mauvais arguments, et des desseins parfois blâmables, ce même pouvoir. Tous nos efforts pour améliorer la situation entre Israël et la Palestine sont réduits à néants. Franchement, il me semble que nous avons fait ce que nous pouvions. Je ne dis pas que l'occident s'est toujours bien comporté. Je ne dis pas qu'il y a eu de l'injustice ; sans doute la France a-t-elle un biais pro-palestinien, sans doute les Américains ont (ou plutôt, avaient jusqu'ici) une politique bien trop pro-israélienne.

Embruns et Eolas se livrent à un twittclash absolument pathétiques sur l'interprétation du droit international.
Chacun s'en va se disputer à coup de commentaires dans son blog douillet.

La seule position moralement tenable est en réalité le refus d'entrer dans des discours qui relèvent de la communication et non de l'analyse, du bavardage sur l'actualité et non de l'action. Embruns est admirable d'aller chercher des jurisprudences, Eolas très bienvenue de répondre au moyen de sa grande culture juridique. Il n'empêche : quelle importance ont ces opinions ? Car ce sont des opinions. Que pèse leurs discours face à leur expertises dans leurs domaines de prédilection ?
Eh bien moi aussi, j'ai mon opinion, et je tiens qu'elle vaut plus que celles que j'ai pu souvent lire. Je ne vais pas compter les points. Je ne vais pas me sentir "concerné" alors que, en toute honnêteté, je n'ai rien à voir dans cette histoire, et même, je n'ai aucune envie de me retrouver dans cette histoire ; que l'énergie que je consacrerais à aider ou défendre l'un et l'autre sera détournée ou inutile. Et je ne vais pas souhaiter qu'on en vienne à retirer leurs libertés à tous ces gens puisque ce n'est pas de cette manière qu'on trouve un modus vivendi. Mes capacités d'analyses sont, je l'espère, utiles dans certains cas. Elles ne le sont pas ici.
Le journalisme citoyen, l'engagement, et toutes ces vastes conneries forment un bruit parasite. L'histoire de ces territoires est épouvantablement complexe. Le droit en la matière est épouvantablement complexe. Les implications géopolitiques sont épouvantablement complexes. Fort heureusement, je pense que l'énergie que nous consacrons à ne pas nous engloutir dans la guerre civile, en Occident, (malgré l'effort que cela demande, malgré la difficulté de la tâche, malgré tous nos échecs) peut être consacrée à développer ces solutions. A obtenir les experts, les impartialités, et les juges qu'il faut.

La solution viendra probablement de l'Occident (oui, oui), mais elle ne viendra pas du brouhaha, des intellectuels ou des citoyens.
Il n'est pas souhaitable que l'espace public soit accaparé par cette question. Car elle altère bel et bien nos facultés de juger, quand chacun y va de son petit mot, de son rappel de fait (oublieux que c'est un point de vue général sur les faits qu'il faut, et que biens rares sont ceux qui en sont capables), se détourne de sa sphère propre, se perd dans les querelles, les insultes, les réponses et droits de réponses. Franchement, Koztoujours est un mec bien, je lui fais confiance pour trouver des arguments intelligents et de foi à peu près pas trop mauvaise sur l'Eglise, mais franchement, je ne suis pas sûr que ça soit le meilleur spécialiste en analyse d'images. Il a peut-être raison, notez, ça n'est pas la question ; et c'est vrai, à vue de nez, quand je vois la vidéo, je me dis la même chose que lui. En même temps, je ne vois pas grand chose en noir et blanc, et je peux très bien me tromper.
"Peut-être", de même que tous ces conditionnels sur le nombre de mort, devrait inciter à plus de précaution et à la recherche des avis autorisés et indépendants. Et s'ils n'existent pas, à leurs conditions de possibilités. 

L'indignation, c'est très bien. Mais nous avons d'autres priorités. Et ce n'est pas faire justice aux victimes, de tous bords, que d'en faire de la chair à média et le nouveau triste épisode de ce qui est presque (je me demande même pourquoi je garde cet adverbe) devenu un feuilleton. Je n'ai rien contre les conversations oiseuses, et j'apprécie volontiers débattre de la question israélo-palestinienne alors même que je ne peux rien y changer et que c'est, de manière générale, une bonne occasion de se prendre des coups. Mais converser sur twitter en buvant mon thé, et dire qui a tort et qui a raison, façon Ecce Homais ? Je suis très bourgeois, mais pas à ce point.

La responsabilité à l'heure des systèmes

La plupart des gens que je rencontrent décrivent leur job de cette façon : "Si quelque chose réussit, c'est grâce à tout le monde. Si quelque chose foire, c'est uniquement de ta faute". Je parle ici du domaine informatique, mais à peu près tout le monde (chef de projet, admin unix ou windows, implémenteurs, mainteneurs, planeurs, coordinateurs...) tiennent ce discours. 

Et, de fait, je me demande si nous n'avons pas une tendance naturelle à attribuer le succès à l'ensemble de la communauté et l'échec à quelques uns (il doit y avoir des études de sociologues ou d'économistes sur la question - si mon lecteur a une idée, les commentaires lui sont grands ouverts). Or, à bien y réfléchir, dès qu'on raisonne en terme de système, dès qu'on se place à une échelle importante, il paraît difficile de penser que succès ou échec puisse tenir à autre chose qu'à un effort commun. Bien sûr, celui qui assemble les efforts et les coordonne a une place d'importance, mais, après tout, la coordination, comme le reste, n'est jamais qu'un talent particulier, fort utile, mais qui ne saurait se substituer à la somme des compétences.

Depuis un an, j'essaie de savoir qui est responsable de la crise. Pas tellement pour dire qui il faut juger, abattre, blâmer ou que sais-je, mais tout simplement parce qu'en bon historien de formation, j'ai une tendance naturelle à penser qu'identifier une cause est encore la meilleure façon de prévenir de nouvelles occurrences d'un problème (et ce n'est pas l'informatique qui va m'éloigner de cette idée). Or ce que je constate aisément, et je pense que tout le monde a fait ce constat, c'est que les responsables sont partout et se renvoient tous la balle. Combien de livres, de tracts, de slogans, qui disent : "leur crise", en parlant d'un tout indifférencié de banquiers, PDG, politiques partisans d'une souche dure du libéralisme économique, que sais-je encore. Et combien de discours d'économistes remettant les choses en perspectives, nous expliquant que le spéculateur n'est pas le mal absolu, etc.

Tout ceci est bel et bon, et avoir un peu de recul ne saurait faire de mal, mais, en fin de compte, ça ne répond pas à la question initiale : qui porte la responsabilité de la crise ? Même en faisant abstraction de ce problème (qui est probablement un faux problème ; la crise est un phénomène trop vaste pour qu'on trouve une causalité simple), prenons simplement la situation grecque. Qui est responsable ? Le gouvernement grec, par son impéritie, sa politique budgétaire intenable ? Les Grecs de manière général, pour ne pas avoir su élire des réformateurs, pour avoir fraudé si majoritairement le fisc ? Goldman Sachs ? Les marchés ? 

Dans cette situation, je pense qu'il peut s'élaborer trois discours :
1°) Un premier discours va identifier une cause principale, plutôt du côté de la spéculation et de la finance.
2°) Un deuxième discours va identifier une cause principale, plutôt du côté de la politique budgétaire et de la situation générale de la Grèce.
3°) Un troisième discours va identifier une cause systémique, et, en somme, refuser de trancher.

Ces trois discours peuvent eux-mêmes s'appuyer sur deux types de raisonnements :
1°) Un raisonnement moral (la spéculation, c'est mal / les Grecs ont dépensé sans compter, c'est mal).
2°) Un raisonnement mécaniste (la spéculation est inévitable et logique / la situation Grecque ne connaissait pas d'autres issues).

Pour simplifier les choses, ces discours et ces raisonnements ne sont pas mutuellement exclusifs. Mais j'ai tendance à penser qu'à terme, le discours dominant sera l'hypothèse systémique.

La cause systémique, l'analyse systémique de manière générale, a toutes les raisons de l'emporter. Raisons morales, tout d'abord ; les modernes que nous sommes répugnent aux boucs émissaires, et le partage des responsabilités nous paraît plus probable et plus acceptable ; cela rend en outre la possibilité de se tromper moins désagréable. Raisons scientifiques, ensuite ; la mode est à penser tout en terme de système et de réseaux, dans la plupart des disciplines humaines, parce que ce sont des facteurs d'explications puissants, capables notamment d'expliquer les phénomènes massifs. Raisons matérielles, enfin. La complexité du système économique, la complexité des interactions politiques avec l'économie, compliquent épouvantablement l'analyse. L'explication systémique se présente souvent comme apte à embrasser la complexité des choses, et paraît donc toujours plus probable.

Toutefois, aucune de ces trois raisons ne devrait suffire à l'emporter. En effet, il existe des contre-arguments pertinents - qu'on peut ne pas accepter, ce n'est pas la question - mais qui méritent d'être considérés.

Ce n'est pas parce que le mécanisme du bouc émissaire est souvent fautif que la responsabilité unique (ou la simple nécessité du fait de désigner un coupable) n'existe pas. S'il s'en trouve beaucoup pour défendre les institutions financières, personne n'ira défendre les pratiques vraiment scandaleuses ou franchement illégales. L'argument moral ne tient pas parce qu'il y a trois hypothèses qui peuvent l'invalider :
a) Il y a de vrais coupables et ils devraient dédommager les victimes.
b) Il n'a pas de vrais coupables (ou de coupables uniques), mais il faut faire des exemples pour que les acteurs du système se tiennent à carreau.
c) Il n'y pas de coupables, mais si on n'en donne pas en pâture au public, on va se retrouver avec des révoltes (ou, a minima, un comportement hyper-résilient) sur les bras.

L'argument scientifique lui-même n'est pas parfaitement convaincant. Peut-être que tout le système est fautif, mais la réorganisation d'une seule partie du système peut suffire à assainir l'ensemble. Le problème du "système", c'est que sa puissance descriptive est souvent compensée par une faiblesse prescriptive. Ou plus exactement, la seule prescription possible est du type "let it be". Les théoriciens du marché parfait sont typiquement dans cette logique : ils décrivent un système (dont la réalité matérielle est inexistante), et expliquent que tous ses dérèglements viennent d'une tentative d'empêcher le système, l'équilibre parfait et mathématique du système, d'exister. Bref, ils demandent en somme un acte de foi.

L'argument matériel, enfin, se heurte au même contre-argument précédent (l'analyse détaillée d'un élément fautif peut suffire à restaurer un équilibre) mais pose également un problème plus général. Si les choses sont trop compliquées, n'est-ce pas, en soi, une preuve qu'elles sont défectueuses ? Ce peut être considéré de nombreuses manières: 
- On peut souligner que le système économique actuel, et la répartition des compétences et connaissances en matière économique et financière, crée une telle asymétrie du niveau l'information des agents économiques qu'on ne peut pas décemment le qualifier de libéral. 
- Une variante serait de dire que le système sera acceptable le jour où on aura les moyens de hisser tout le monde à la capacité de compréhension suffisante pour gommer l'asymétrie (si cela est possible, ce qui me paraît très irréaliste).
- On peut estimer qu'une telle complexité est mauvaise en soi, puisqu'en spécialisant à l'extrême des individus dont les actions ont des conséquences pour tous, on crée un déséquilibre majeur : un individu qui est obligé de considérer les choses en utilisant une certaine technique bien particulière devient impropre à épouser réellement tous les éléments du systèmes et peut donc créer un déséquilibre menaçant le système, ergo, celui-ci n'est pas stable et donc pas souhaitable.
- On peut enfin dire que l'impossibilité de penser un système trop complexe fait que le système en lui-même n'est qu'une hypothèse, que la marge d'erreur est telle que ce type d'organisation ne permet pas une véritable pensée, et est donc trop incontrôlable pour être souhaitable.

On peut enfin apporter un dernier contre-argument : les partisans des causes systémiques sont rarement cohérents. Ainsi, untel qui admet volontiers qu'un criminel doit être jugé en prenant en compte la responsabilité du milieu, de la société, etc., pourra dire que les traders sont les seuls coupables ; et tel autre qui affirmera que les traders ne sont pas des monstres et que le système fonctionne ainsi, dira a contrario qu'on ne saurait prendre en compte la responsabilité collective dans la cas du crime ou délit commit par un seul. 

La dilution des responsabilités dans les événements essentiels, affectant une majorité d'entre nous, est un immense problème pour le politique, le judiciaire ou le scientifique. Si on peut tout à fait estimer qu'elle est digne d'une pensée à même d'apprécier la complexité du réel, il convient de s'engager dans cette voie en en pesant toutes les conséquences. On peut notamment se demander dans quelle mesure une société peut continuer à se prétendre individualiste dans un tel contexte. Je pose un problème auquel je ne sais pas répondre, et j'invite le lecteur à m'éclairer de ses lumières, si d'aventure il est moins perdu que moi !
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Vie synthétique

L'annonce de la première création de vie synthétique déchaine les passions et les faux problèmes. A titre d'exemple, ce faux problème posé par Andrew Brown : "Has Venter made us god ?". Une fois les précautions d'usages prises (est-ce que tout cela est bel et bien vrai, n'avons nous pas un effet d'annonce, etc.) que seul le travail des scientifiques permettra de lever, il convient immédiatement de recentrer le débat éthique.

La question de la création de la vie n'est pas une question religieuse. Sans doute, forces groupes iront blâmer ce Golem des temps contemporains ou ce prométhée moderne, au nom du Credo, du dogme, ou quoi que ce soit d'autre. Et nous auront toujours, défendant la passion de l'éthique du groupe par un semblant de raison, d'honnêtes et bienveillants blogueurs venant nous expliquer, avec des tournures de plaidoieries, pourquoi la question dépasse simplement la foi (entre deux billets d'extase agoracosmiques). En fait, je dirais que la question de la vie n'est pas une question religieuse, et je ne suis pas loin de penser que ce n'est pas une question philosophique.

La "philosophie de la vie" désigne essentiellement un mouvement général s'emparant de la pensée occidentale au début du XXe siècle, née en réaction au positivisme. Ce n'est pas simplement un débat qui opposerait obscurantistes et nobles progressistes. Bergson a eu beau défendre l'intuition face à l'analyse, il n'en était pas moins un esprit éminément scientifique. Peu importe que ce mouvement soit en partie la racine de plusieurs discours fascistes ou racialistes (il n'est pas de coutûme, sur ce blog, de céder à la tenation de la reductio ad hitlerum, et nous n'y céderons pas) ; à l'évidence, on peut tout à fait tirer une existence éminement morale de la philosophie de la vie autant que dévier vers des aberrations. Mystique élaborée, à une époque où la science ne faisait pas défaut (alors que les grands épisodes de mysticisme accompagne souvent les moments où la science est un peu essouflée), la philosophie de la vie ne parvient pas à de grandes conclusions.

En réalité, la focalisation de certains éléments de la pensée religieuse sur la création est une impasse(comme toute tentative de compréhension de la divinité dans le temps humain ou perçu par l'humain). Ou bien le discours sur la création est un mythe, et auquel cas il doit s'effacer devant les découvertes scientifiques, et qui a basé sa foi sur un mythe ne mérite guère d'être qualifié de croyant; ou bien, le discours sur la création est allégorique, et auquel cas la science ne peut apporter que des précisions sur le sens de l'allégorie et toute création de vie doit donc être louée. Mais, en réalité, la question de la création n'a aucune importance, puisqu'il s'agit à l'évidence d'une perception humaine de l'influence de la divinité. Etant une perception humaine, elle ne peut être retenue comme objet de dogme ou de culte, sauf à se célèbrer soi-même, et donc à faire exactement ce qu'on reproche aux prétendus Frankenstein contemporains.

Mais comme les religieux (et leurs compères des sciences humaines, trop heureux d'avoir leur mot à dire sur l'éthique des scientifiques) ont compris qu'ils attirent plus de sympathie en ayant recours à d'autres types d'arguments, nous aurons probablement le droit à quelques grandes déclarations sur le caractère sacré de la vie, le respect de la vie, ou tout autre variation sur ce thème.

En réalité, c'est à nouveau une aberration. De même que l'adversaire de l'avortement doit à tout prix séparer la vie de l'être-à-naître de la vie de la mère, pour pouvoir tenir un argument en défense de "la vie" (sans quoi leur empiètement sur les droits de la mère devient clairement trop visible), de même on assistera toujours à la même confusion (la défense de la vie à tout crin, de la part d'une espèce éminement et nécessairement prédatrice, est quelque chose qui m'a toujours beaucoup fait sourire ; l'idée qu'au fond, certaines argumentations des adversaires de l'avortement en font des crypto hippies végétariens inconscient de l'être n'est pas sans ironie). Et s'il s'agit, par souci de cohérence, de défendre la vie humaine, on voit mal comment une solution capable d'améliorer et de préserver celle-ci devrait à tout prix être condamnée.

Alors nous entrerons probablement dans le dernier stade de l'argument : l'argument économique. De même qu'on nous dit le plus grand mal de l'euthanasie parce que cela finirait à légaliser l'extermination des vieux et des mourants, à encourager les gens au suicide ou que sais-je, alors qu'il y a toujours l'espoir (et tant pis pour l'autonomie, la loi de votre devenir doit tomber de votre organisme - à ne pas modifier - ou de votre médecin), de même aura-t-on le droit au spectacle terrifiant d'un avenir "christo-cyberpunk", où on vendra ses cellules, en achètera, décomposera l'organisme à loisir transformant le tissu en babel, jusqu'aux marchés à greffes, cybernétiques, que sais-je (tandis que, bien sûr, les mères porteuses loueront leur uterus à gauche à droite, que le genre sera mort puisque tout le monde changera de sexe sur un caprice, et que, ne l'oublions pas, un génocide terrible de milliards d'enfants à naîtres sera commis chaque jour, et tout le monde sera au fnod très malheureux, etc. ad nauseam). Qu'il est plaisant de lire ces vibrants éloges de l'égalité, tolérable sous la plume de quelque curé désargenté, autrement plus proche du dérisoire quand ils viennent de quelques juristes spécialistes du droit des affaires, qui nous la joueront Saint-François d'Assise, la robe leur donnant l'illusion de la bure. Ah, "quels gredins que les honnêtes gens", comme écrivait Zola.

Et bien sûr, Venter est une pépite pour ces arguments là : l'homme qui entend avoir des droits sur les gènes, pensez-vous, c'est magnifique. Mais il n'y a là nullement une question religieuse, il n'y a là aucune raison de croire ou décroire, de voir la foi menacée et le salut en péril (même si l'on demeure persuadé que ses actions influenceront son salut). Il n'y a là que matière à dénoncer les excès de la propriété et à défendre, non la morale commune, mais le bien commun. Au fond, les gesticulations à prévoir n'ont donc, si on passe sur l'extrême pénibilité du spectacle, qui outragera nos amis athés et désolera ceux qui ont une idée un peu haute du divin et un peu humble de l'humain dont les coloriages génétiques ne sont pas bien méchants, ces gesticulations n'auront comme défaut que d'enliser le débat public. Comme l'on voit tant d'énergie gâchée à vouloir interdire à tout prix l'avortement, quand il faudrait simplement continuer à le présenter comme un acte extrême et à éviter dans la mesure du possible, on aura sans doute droit à un monumental divertissement.

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