Le cynisme au secours de la faculté de juger

En rentrant, je retrouve ma timeline twitter envahie par une fusillade entre pro-israéliens et pro-palestiniens. Devant une telle guerre des tranchées, je lance, un peu par provocation : 

Pourquoi être modérés ? N'ai-je pas le droit d'écraser de mon mépris et de mon indignation les deux camps à la fois ?

Aymeric me répond :

 J'envie ta clarté d'esprit. Moi, à gros traits, et même si je penche du côté israélien, je vois que chaque camp a ses raisons et que chacune de leurs actions semble être la pire et rend la situation encore plus insoluble et tragique. Plus de tristesse que de mépris donc. 

Je me défend donc :

 Non. Marre de la tristesse, marre d'essayer de comprendre. De la prétention des deux camps à articuler un discours moral.  Ce n'est pas de la clarté d'esprit, c'est la condition de la santé mentale et de la sauvegarde de la faculté de juger.

Ce à quoi Aymeric fait cette juste réponse (et après, promis, j'ai fini de transformer mon blog en retweet zone) :

 La condamnation préalable (et bilatérale) est donc le prérequis de la capacité à juger. Euh...

Réponse juste, en apparence, mais, je prend le parie, inexacte.  
Maintenant, avant de lire les propositions potentiellement discutables qui vont suivre, merci de prendre en considérations trois choses :
1°) C'est pas mon jour;
2°) J'en ai ma claque du cycle de l'actualité israélo-palestinienne;
3°) Je suis sanglant sur la modération des commentaires sur la question, des deux côtés du conflit. Si vous voulez répondre, et vous y êtes bien sûr invités, vous répondez sur ce billet. Votre opinion sur ce conflit ne m'intéresse pas (et tout ce billet est là pour l'expliquer), donc elle sera supprimée systématiquement si vous l'exprimez. Tout lien vers une vidéo, une photo, un article, s'il concerne les événements récents, sera supprimé à moins de répondre directement aux arguments exprimés ici. 
Caveat lector, et surtout commentator, donc, et qui m'aime me lise.

La guerre entre Israël et ses voisins, et plus particulièrement, avec la population palestinienne, est un problème moral insoluble pour l'observateur européen. Je refuse d'embrasser une politique israélienne faite de duplicité, de colonisation, de récupération des frontières, de racisme latent à l'égard des arabes, de violation du droit international. Je refuse tout autant à épouser envers et contre tout une cause palestinienne faite de double-discours, de terrorisme, de jusqu'au-boutisme, d'antisémitisme, d'attaques des innocents.
Je ne nie aucunement le fait qu'il y a des tas d'israéliens et de palestiniens qui sont de braves gens qui se retrouvent en plein milieu d'un engrenage épouvantable. Je ne nie aucunement qu'il y a de chaque côté des bonnes volonté, de l'héroïsme, du courage. 
Je pense simplement que, du point de vue qui doit être le nôtre, c'est à dire celui des européens, il y a trois options :
- Se désengager et compter les points. Moralement intenable.
- Accompagner le dialogue et reconstruire. L'expérience montre que c'est impossible et que ça ne marche pas.
- Envahir toute la région et attiser la haine collective contre nous, comme ça on finira bien par ressouder tout le monde. Moralement intenable, et un seul Irak me suffit.

Partant de là, nous sommes devant un faux problème. Or, toute l'énergie consacrée à ce faux problème, nonobstant la noblesse de l'action humanitaire, est vaine.
La crise est là. Nous peinons à sauver des emplois. Nous sommes dans un état d'inégalité inquiétant, dans nos propres démocraties libérales occidentales, et, à bien plus vaste échelle, entre pays riches et pays pauvres. Les modérés souffrent, en ce moment, d'avoir à tenir entre des gens indéfendables au pouvoir et des gens indéfendables qui veulent renverser ou qui contestent, avec les mauvais arguments, et des desseins parfois blâmables, ce même pouvoir. Tous nos efforts pour améliorer la situation entre Israël et la Palestine sont réduits à néants. Franchement, il me semble que nous avons fait ce que nous pouvions. Je ne dis pas que l'occident s'est toujours bien comporté. Je ne dis pas qu'il y a eu de l'injustice ; sans doute la France a-t-elle un biais pro-palestinien, sans doute les Américains ont (ou plutôt, avaient jusqu'ici) une politique bien trop pro-israélienne.

Embruns et Eolas se livrent à un twittclash absolument pathétiques sur l'interprétation du droit international.
Chacun s'en va se disputer à coup de commentaires dans son blog douillet.

La seule position moralement tenable est en réalité le refus d'entrer dans des discours qui relèvent de la communication et non de l'analyse, du bavardage sur l'actualité et non de l'action. Embruns est admirable d'aller chercher des jurisprudences, Eolas très bienvenue de répondre au moyen de sa grande culture juridique. Il n'empêche : quelle importance ont ces opinions ? Car ce sont des opinions. Que pèse leurs discours face à leur expertises dans leurs domaines de prédilection ?
Eh bien moi aussi, j'ai mon opinion, et je tiens qu'elle vaut plus que celles que j'ai pu souvent lire. Je ne vais pas compter les points. Je ne vais pas me sentir "concerné" alors que, en toute honnêteté, je n'ai rien à voir dans cette histoire, et même, je n'ai aucune envie de me retrouver dans cette histoire ; que l'énergie que je consacrerais à aider ou défendre l'un et l'autre sera détournée ou inutile. Et je ne vais pas souhaiter qu'on en vienne à retirer leurs libertés à tous ces gens puisque ce n'est pas de cette manière qu'on trouve un modus vivendi. Mes capacités d'analyses sont, je l'espère, utiles dans certains cas. Elles ne le sont pas ici.
Le journalisme citoyen, l'engagement, et toutes ces vastes conneries forment un bruit parasite. L'histoire de ces territoires est épouvantablement complexe. Le droit en la matière est épouvantablement complexe. Les implications géopolitiques sont épouvantablement complexes. Fort heureusement, je pense que l'énergie que nous consacrons à ne pas nous engloutir dans la guerre civile, en Occident, (malgré l'effort que cela demande, malgré la difficulté de la tâche, malgré tous nos échecs) peut être consacrée à développer ces solutions. A obtenir les experts, les impartialités, et les juges qu'il faut.

La solution viendra probablement de l'Occident (oui, oui), mais elle ne viendra pas du brouhaha, des intellectuels ou des citoyens.
Il n'est pas souhaitable que l'espace public soit accaparé par cette question. Car elle altère bel et bien nos facultés de juger, quand chacun y va de son petit mot, de son rappel de fait (oublieux que c'est un point de vue général sur les faits qu'il faut, et que biens rares sont ceux qui en sont capables), se détourne de sa sphère propre, se perd dans les querelles, les insultes, les réponses et droits de réponses. Franchement, Koztoujours est un mec bien, je lui fais confiance pour trouver des arguments intelligents et de foi à peu près pas trop mauvaise sur l'Eglise, mais franchement, je ne suis pas sûr que ça soit le meilleur spécialiste en analyse d'images. Il a peut-être raison, notez, ça n'est pas la question ; et c'est vrai, à vue de nez, quand je vois la vidéo, je me dis la même chose que lui. En même temps, je ne vois pas grand chose en noir et blanc, et je peux très bien me tromper.
"Peut-être", de même que tous ces conditionnels sur le nombre de mort, devrait inciter à plus de précaution et à la recherche des avis autorisés et indépendants. Et s'ils n'existent pas, à leurs conditions de possibilités. 

L'indignation, c'est très bien. Mais nous avons d'autres priorités. Et ce n'est pas faire justice aux victimes, de tous bords, que d'en faire de la chair à média et le nouveau triste épisode de ce qui est presque (je me demande même pourquoi je garde cet adverbe) devenu un feuilleton. Je n'ai rien contre les conversations oiseuses, et j'apprécie volontiers débattre de la question israélo-palestinienne alors même que je ne peux rien y changer et que c'est, de manière générale, une bonne occasion de se prendre des coups. Mais converser sur twitter en buvant mon thé, et dire qui a tort et qui a raison, façon Ecce Homais ? Je suis très bourgeois, mais pas à ce point.

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