Le silence des passions I

Ou : A la recherche des valeurs fondamentales que le jeune homme pourrait adopter, maintenant que dix ans sont passés et qu'il n'est plus possible d'aborder le XXIe siècle en naviguant à vue.

Dans ses remarquables Leçons Américaines, Italo Calvino propose six valeurs fondamentales pour la modernité - valeurs littéraires, bien sûr, mais pas uniquement. On peut les énumérer rapidement : légèreté, rapidité, exactitude, visibilité, multiplicité et consistance. Certes, Calvino était déjà bien âgée au moment de formuler cette liste et bénéficiait du secours de l'expérience, mais, malgré tout, ce doit être tout de même bien agréable que de pouvoir ainsi fixer des lares bienveillants.

Arrêtons nous un instant sur la liste de Calvino pour remarquer que ces six vertus sont, par bien des aspects, celles de l'âge de l'information. Je pense qu'un Crouzet, par exemple, en ferait volontiers les écussons de son étendard. Au-delà même, je pense qu'on peut dire que ce sont des vertues informatiques - d'un point de vue strictement software, un bon code se doit d'être léger, rapide, exact, visible (disons lisible), multiple (disons polyvalent) et consistant (disons efficace) ; d'un point de vue hardware, un bon ordinateur devrait ressembler aux oeuvres de Pranav Mistry (et non, pas à un iPad).

Mais je pencherais volontiers du côté de mon camarade Authueil, souvent sévère avec l'hypothétique "lobby geek", et je dirais que des valeurs techniques - et celle du littéraire Calvino à forte tendance scientifique sont des valeurs techniques ; par bien des aspects, le littéraire est un artisan - des valeurs techniques ne sont pas des valeurs politiques. Aussi, tandis que j'ai bien du mal à blogguer, faute de temps, de sujet (ou plutôt : de choses originales à dire), je propose à mon lectorat, s'il m'en reste !, une série de billets à bâtons rompus pour répondre à cette épineuse question : quelles valeurs politiques ?

Je choisis bien ce terme de valeur - et non celui de positionnement - puisque, comme un échange avec Koz il y a plus d'un an m'y avait incité, c'est un point central et problématique, particulièrement pour quelqu'un qui cherche à se définir comme libéral, relativiste (je préfère : historiciste, mais je vais pas frimer avec les grands mots), et qui est mal à l'aise avec toute forme de militantisme. On essaiera d'abord de procéder par élimination, en discernant - ou en essayant de discerner - des "archétypes de valeurs", à défaut de meilleur terme.

Revenons d'abord sur un point que je viens d'énoncer : les valeurs techniques ne sont pas des valeurs politiques. Premier - et redoutable - archétype, celui qu'on pourrait appeler le "rite de l'ingénieur". Dans un monde de technicien, l'ingénieur est sans doute roi, et grand bien lui fasse. Un bon idéal-type, quasiment caricatural en fait, de l'ingénieur, serait justement Thierry Crouzet. Je cite sa propre présentation :

De formation, je suis joueur de jeu de rôle, accessoirement ingénieur ingénieur en micro-électronique. (...) Au final, je suis devenu un expert de rien et je revendique cet éclectisme.

Il est de bonne guerre et de bonne rhétorique, par une bonne plaisanterie, d'éclipser la formation d'ingénieur, pour la réaffirmer pleinement à la fin. L'ingénieur, parce qu'il n'est pas un technicien, parce qu'il n'est pas expert en pièces détachées mais en assemblage, est par définition, expert de rien. Ou plus exactement, aime à se penser comme tel (l'ingénieur est simplement un redoutable expert, capable de prendre du champ ; en un sens, c'est une grande partie de son expertise). Je ne compte plus aujourd'hui le nombre de personnes, surtout dans le milieu de l'entreprise, qui revendique, ou plutôt qui disent, comme si la phrase tenait lieu d'un bouclier secourable : "Je refuse de me spécialiser", "J'ai toujours cru meilleur d'être un généraliste", etc.

Cette modestie - encore que parfois un peu trop portée à la boutonnière - est sans doute preuve d'élégance. Elle porte également en elle le rêve, tout à fait estimable, d'une polyvalence, ou, comme on dirait en POO, d'un polymorphisme bienvenue. Mais là où il y a rite, c'est que ces valeurs éthérées - légèreté, rapidité, exactitude, visibilité, multiplicité et consistance - et néanmoins redoutablement scientifique, sont tout sauf des valeurs éthiques. Je n'entend pas par là qu'elles sont immorales en soi. Il y a simplement qu'elles ne permettent pas de déduire une ligne d'action à tenir. Il y a une différence assez nette entre un cahier des charges et une ligne d'action. Entre un principe général et un impératif catégorique. Entre le rite et la foi. Entre ce qui requiert l'observance - les valeurs techniciennes - et ce qui fonde une société - les valeurs politiques.

La confusion de ces deux valeurs est périlleuse. Sans doute est-ce de cette matrice que naissent les idéologies, lesquelles ne sont pas dangereuses en soi, mais risquent toujours de nous faire tomber du côté de l'observance plutôt que de la politique. C'est la limite qu'il peut y avoir à taxer les idéologues - que ce soit Marx, Crouzet ou Hayek - de "messianisme" (un grand thème de la critique du marxisme chez Raymond Aron, par exemple), car précisément, ils font de grands efforts pour se défendre de cette accusation (je cite toujours Crouzet : "Je croyais avoir écrit un livre scientifique"). Le messianisme n'est pas l'intention première ; il est l'ombre portée par l'effort.

La première valeur qu'on peut donc distinguer, a contrario, c'est le refus d'assimiler valeurs techniciennes et valeurs politiques. Se méfier de la plus glorieuse (ceci écrit sans ironie aucune) des élites des temps moderne - les ingénieurs, sous quelque forme qu'ils se présentent ; non pas seulement ceux qui sortiraient, dans un milieu français, d'une école d'ingénieur (je rangerais ainsi dans cette catégorie bon nombres de praticiens des sciences humaines) ; mais ceux qui, légitime parce que non techniciens, nous soumettraient à un dogme - en croyant nous libérer.

C'est au nom de cette première valeure qu'on pourra, dès que j'en aurais le temps, aborder le difficile sujet du libéralisme et de la liberté. Rien que ça. On aura bien compris que le manque d'ambition n'est pas une valeur au programme.

edit: On pourra consulter la réponse de Thierry Crouzet à ces réflexions sur son site. Qu'il soit remercié pour sa réponse (et qu'il accepte mes excuses pour lui avoir fait penser qu'il était déjà mort !).
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